Saison 11 - La téléportation

Épisode 2 - Peut-elle vraiment s’insérer dans nos vies ?

En 1535, le célèbre Paracelse — à la fois médecin, philosophe, théologien et alchimiste — publie un livre appelé Le livre des nymphes, des sylphes, des pygmées, des salamandres et de tous les autres esprits. Si vous lisez son titre avec attention, vous remarquerez une chose. Cet homme, pourtant considéré comme un immense savant de son époque, place des choses parfaitement réelles et des choses parfaitement imaginaires sur le même plan. D’une part, des peuples africains regroupés sous un terme d’origine phénicienne et un reptile plutôt répandu. D’autre part, des divinités féminines mineures, des génies des airs issus des mythologies gauloises, celtiques et autres. “Quel idiot ce Paracelse de mélanger de telles choses”, pourrait-on se dire avec notre regard d’habitants et d’habitantes du XXIe siècle. Pourtant, comme ce bon docteur, nous sommes loin de savoir ce qui tient de la réalité et ce qui tient de la science-fiction. D’ailleurs, contrairement à ce que croit l’immense majorité des humains, la téléportation existe.

Alors, on vous arrête tout de suite, ce n’est pas ce à quoi vous pensez. À l’heure où sont écrites ces lignes, il est impossible de se déplacer à l’autre bout de la planète en un claquement de doigts. Même si on a des milliards à dépenser pour éviter cela, il est nécessaire de franchir la distance qui sépare notre point de départ de notre point d’arrivée. La seule qui existe à ce stade est ce qu’on appelle la téléportation quantique. Alors ne nous mentons pas, nous ne sommes pas capables de vous expliquer concrètement ce dont il s’agit. Au point que même avec la définition suivante, produite par nos confrères de l’illustre magazine scientifique “Science et Vie”, ça reste un peu… confus. On vous la met quand même au cas où certains d’entre vous seraient capables d’en saisir le sens concret : “La téléportation quantique est au cœur des technologies de communication quantique. Elle consiste à transférer des informations quantiques d’un système à un autre système distant, grâce à l’intrication quantique. Ce phénomène désigne le fait que l’état quantique de chaque particule d’un groupe dépend des autres. Les particules forment un système lié, quelle que soit la distance qui les sépare.” Voilà, vous pouvez hocher la tête en acquiesçant l’air entendu. Pour les autres, ceux qui assument de ne rien comprendre à la physique quantique, on vous conseille cette merveilleuse conférence de Julien Bobroff, accessible à TOUS et à TOUTES.


Mais trêve de science pour revenir aux questions de transport en commun. Les premières recherches sur la téléportation quantique remontent au moins aux années 1990. Or, à ce stade, elle ne permet pas tellement de choses concrètes. Bien sûr, les spécialistes du sujet et les techno-prophètes hurleront à l’infamie. Ils nous diront qu’elle va changer la face du monde, que nous n’y comprenons rien et qu’elle sera un jour dans nos smartphones sans même que nous nous rendions compte de ce qu’il a fallu comme travail pour en arriver là. C’est sûrement vrai, comme cela le fut pour la miniaturisation des technologies numériques qui nous semblent aujourd’hui d’une immense banalité. Sauf que pour nous autres passionnés du déplacement de personnes, ce n’est pas le sujet. Notre quête à nous est celle de moyens de transport à la fois durables au plan écologique, pertinents au plan social, accessibles au plan technologique et réalisables au plan économique. Et dans le cas de la téléportation, il semblerait bien, désolé de vous décevoir, qu’il n’y ait pas grand-chose à espérer. A moins que vous ayez un besoin urgent de déplacer des états quantiques à la vitesse de “7,1 qubits par seconde sur plusieurs dizaines de kilomètres, au sein d'un réseau métropolitain.


Pourtant, malgré cette légère déconvenue quant à l’idée de voyager à travers des Portes des Étoiles version RATP, nous n’allons pas abandonner cette exploration. Par amour de la prospective, bien sûr. Mais aussi parce que l’idée de voyager ainsi, en une nanoseconde ou deux, ne serait pas seulement pratique. Elle modifierait profondément la face du monde. En supprimant toutes les notions de distance, elle supprimerait aussi l’idée de prendre son temps, d’accorder une tranche de vie à son déplacement. À n’en pas douter, elle ferait aussi voler le concept d’exotisme en éclat. Qu’y a-t-il de dépaysant à se rendre aux Seychelles quand on peut le faire tous les matins entre le jogging et le petit-déjeuner ? Qu’y a-t-il de fascinant à découvrir Chichen Itza si on peut aller s’y balader tous les dimanches ? Et puis, comment se déconnecter quand tous les bouts du monde sont sur le pas de la porte ? Bref, vous l’aurez compris, la faible probabilité que nous soyons téléportés ne réduit en rien les enjeux qui se cachent derrière cette idée.

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